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Changer de mode de vie ne devrait pas demander une volonté héroïque

  • Prof. Lucas Spierer
  • Jul 6
  • 6 min read

Il y a des résultats scientifiques qui semblent confirmer une intuition ancienne, mais qu’on avait peut-être fini par sous-estimer : accompagner durablement les comportements de santé peut changer une trajectoire de vie.

Une étude publiée dans JAMA le rappelle avec force. Des adultes avec prédiabète, inclus à l’origine dans le Diabetes Prevention Program, ont été suivis jusqu’à 21 ans. Trois groupes étaient comparés : une intervention intensive sur le mode de vie, un traitement par metformine, ou un placebo. L’objectif n’était plus seulement de regarder l’apparition du diabète, mais quelque chose de plus large : la multimorbidité, c’est-à-dire l’accumulation de plusieurs maladies chroniques au fil du temps.  


Le résultat mérite qu’on s’y arrête. Dans cette population, l’intervention lifestyle a été associée à un risque plus faible de multimorbidité que le placebo. La metformine, elle, n’a pas montré de bénéfice significatif sur ce critère précis.  

Ce n’est pas une conclusion contre les médicaments. Ce serait une lecture trop rapide, et probablement fausse. Mais c’est un rappel important : les comportements de santé ne sont pas un supplément décoratif de la prise en charge. Ils peuvent peser lourd, y compris sur des horizons très longs.


L’intervention lifestyle étudiée n’était d’ailleurs pas un simple conseil donné en fin de consultation. Elle reposait sur un programme structuré : réduction des apports caloriques et des graisses, activité physique d’au moins 150 minutes par semaine, et objectif de perte de poids d’au moins 7 %.   C’est précisément cette intensité d’accompagnement qui rend l’étude intéressante. Elle montre que lorsqu’on soutient vraiment les personnes dans leurs changements, on ne se contente pas d’améliorer un indicateur à court terme. On peut influencer l’évolution globale de leur santé.

Salive ME, Tjaden AH, Ames JR, et al. Lifestyle and Metformin Interventions and Risk of Multimorbidity in Adults With Prediabetes. JAMA. Published online June 15, 2026. doi:10.1001/jama.2026.8492


Mais cette étude pose aussi une autre question, plus inconfortable : si les changements de mode de vie sont si importants, pourquoi sont-ils si difficiles à maintenir ?


Le lifestyle, un mot simple pour une réalité compliquée

Dans le discours public, “changer son mode de vie” paraît souvent évident. Bouger plus. Manger mieux. Réduire les produits trop sucrés. Dormir davantage. Boire moins. Arrêter de fumer.

Sur le papier, personne ou presque ne conteste ces recommandations. Le problème commence lorsqu’elles rencontrent la vraie vie.

La vraie vie, c’est un trajet trop long, une journée trop dense, un enfant malade, un stress qui s’accumule, une fatigue qui rend tout plus difficile. C’est aussi un environnement où les aliments les plus attractifs sont disponibles partout, tout le temps, souvent moins chers, plus visibles, plus rapides. Le “choix” individuel existe, bien sûr. Mais il se fait rarement dans un laboratoire calme, après une bonne nuit de sommeil, avec une motivation intacte.

Demander à quelqu’un de changer durablement son mode de vie, ce n’est donc pas seulement lui demander de comprendre ce qui est bon pour sa santé. La plupart des patients le savent déjà. C’est lui demander de modifier des gestes répétés des centaines de fois, dans un environnement qui continue de pousser dans l’autre sens.

C’est là que beaucoup d’approches échouent. Elles ajoutent de l’information, des objectifs, des rappels, parfois des tableaux à remplir. Elles supposent que la personne pourra mobiliser, chaque jour, l’attention nécessaire pour résister, choisir, anticiper, corriger. Or cette attention est une ressource limitée.

À force de tout faire reposer sur elle, on transforme parfois la prévention en épreuve morale.


Ce que l’on oublie souvent : l’envie elle-même peut faire souffrir

Dans les parcours de prévention, on parle beaucoup du poids, de la glycémie, du cholestérol, du nombre de pas, du contenu de l’assiette. Beaucoup moins du craving.

Le mot est parfois mal traduit. “Envie” paraît trop léger. “Pulsion” paraît trop lourd. Le craving se situe quelque part entre les deux : une envie forte, insistante, qui semble parfois précéder la décision. Une boisson sucrée aperçue dans un frigo. Une pâtisserie sur une table de réunion. Le paquet ouvert le soir, quand la journée a été longue. La personne n’a pas forcément “décidé” d’en avoir envie. L’envie est là.

Et elle peut être pénible.

On parle rarement de cette souffrance-là. Elle n’a pas toujours la légitimité d’une douleur physique ou d’une anxiété clairement nommée. Pourtant, elle use. Elle crée de la tension, de la culpabilité, un sentiment de perte de contrôle. Elle peut donner l’impression d’être en conflit permanent avec soi-même.

Cette dimension est fondamentale pour une approche non stigmatisante. Car si l’on ne voit pas le craving, on risque de mal interpréter le comportement. On dira : “manque de volonté”, “manque de discipline”, “mauvaise motivation”. Alors qu’une partie du problème se joue plus tôt, dans les automatismes.

Les documents scientifiques de Bewe décrivent le craving comme une réponse liée à l’activation des circuits de récompense face à certains signaux de l’environnement. Lorsqu’un signal problématique est perçu — par exemple un aliment ou une boisson très valorisée — il peut activer une réponse motivationnelle qui favorise ensuite la consommation.  

Dit plus simplement : l’envie n’arrive pas toujours après une réflexion. Elle arrive souvent avant.


Moins d’effort conscient, plus de travail sur les automatismes

C’est ici que l’approche doit changer.

Bien sûr, l’information reste utile. L’éducation thérapeutique du patient garde un rôle central : comprendre sa maladie, repérer ses facteurs de risque, identifier ses ressources, construire des stratégies réalistes. Mais l’éducation thérapeutique n’est pas un cours magistral. Ce n’est pas une manière plus polie de dire aux patients ce qu’ils devraient faire.

C’est un accompagnement. Une façon de redonner du pouvoir d’agir, sans nier les contraintes réelles.

Or, dans certains comportements de consommation, une partie du travail doit porter sur ce qui échappe à la décision consciente. Les habitudes. Les signaux. Les réponses automatiques. La valeur que le cerveau attribue à certains aliments ou certaines boissons.

Bewe s’inscrit dans cette logique. L’idée n’est pas de demander à l’utilisateur de réfléchir davantage à ses envies, de compter davantage, de surveiller davantage, ou de “se contrôler” plus fort. L’objectif est plutôt de réduire la friction en agissant sur les racines automatiques du comportement.

Concrètement, la solution repose sur des tâches neurocognitives intégrées dans des jeux. L’utilisateur joue. Pendant ce temps, l’entraînement répété associe certains stimuli à des réponses motrices spécifiques, avec l’objectif de modifier progressivement la valeur automatique de ces stimuli. Les documents Bewe décrivent cette approche comme une intervention digitale qui cible la réponse de récompense aux items problématiques, en s’appuyant sur des tâches comme le Go/No-Go et le Cue-Approach Training.  

Ce point est important : l’intervention ne demande pas à la personne de mener un débat intérieur à chaque tentation. Elle cherche à rendre certaines tentations moins envahissantes.

C’est une différence discrète, mais majeure. Dans beaucoup de programmes, on aide la personne à mieux résister. Ici, on cherche aussi à diminuer ce à quoi elle doit résister.


Ce que cela change pour la prévention

L’étude publiée dans JAMA rappelle que le soutien au mode de vie peut avoir un impact durable. Mais elle montre aussi, en creux, la difficulté du passage à l’échelle : comment offrir ce type de soutien à beaucoup de personnes, sur une longue durée, sans épuiser les patients, les soignants et les systèmes de santé ?

C’est probablement l’une des grandes questions de la prévention moderne.

On ne peut pas simplement dire aux gens : “Vous savez quoi faire, faites-le.”On ne peut pas non plus imaginer que chaque personne aura accès, en continu, à un accompagnement intensif.Et on ne peut plus ignorer les mécanismes automatiques qui rendent certains comportements si résistants au changement.

Si l’on veut que les interventions lifestyle deviennent réellement soutenables, il faut réduire leur coût mental. Moins de charge. Moins de culpabilité. Moins de dépendance à la volonté. Plus d’outils qui travaillent avec la manière dont le cerveau apprend réellement.

Les données rapportées par Bewe indiquent, dans des essais randomisés contrôlés, une réduction des cravings ou préférences ciblées et une diminution de la consommation des items visés.   Ces résultats ne signifient pas qu’un outil digital remplace l’accompagnement médical, nutritionnel ou psychologique lorsqu’il est nécessaire. Ils suggèrent plutôt qu’il existe un levier complémentaire : aider les personnes à agir avant même que la lutte consciente ne commence.


Prendre le craving au sérieux, sans culpabiliser

Le craving est encore trop souvent traité comme un détail. Un inconfort secondaire. Quelque chose que la personne devrait apprendre à dominer.

C’est une erreur.

Pour beaucoup de patients, c’est justement là que se joue une partie du changement. Non pas dans le savoir — souvent déjà présent — mais dans le moment précis où l’envie prend le dessus sur l’intention. Ce moment est bref, intime, parfois honteux. Il est pourtant central.

Le reconnaître change la manière d’accompagner.

On ne demande plus : “Pourquoi n’avez-vous pas résisté ?”On demande : “Qu’est-ce qui rend cette situation si difficile ?”On ne dit plus : “Vous devez avoir plus de discipline. ”On cherche : “Comment diminuer la force du déclencheur ?”On ne réduit plus la personne à son comportement. On s’intéresse au système dans lequel ce comportement apparaît.

C’est aussi cela, l’éducation thérapeutique : ne pas confondre responsabilité et culpabilité. Une personne peut être actrice de sa santé sans être tenue pour seule responsable de tous les obstacles qu’elle rencontre.

Les changements de mode de vie sont essentiels. L’étude du JAMA le rappelle avec des données de long terme. Mais pour qu’ils deviennent réalistes, il faut cesser de les présenter comme une simple affaire de volonté.

La vraie question n’est peut-être plus seulement : comment mieux traiter les maladies chroniques une fois qu’elles sont installées ?

Elle est aussi : comment aider les personnes plus tôt, plus simplement, et avec moins de friction, pour éviter que ces maladies ne s’accumulent ?

Prendre le craving au sérieux n’est pas un détail psychologique. C’est une manière plus juste, plus humaine et probablement plus efficace d’aborder la prévention.

 
 
 

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